Le dimanche de Quasimodo, ou Wisser Sunda en alsacien, tombe le 4 avril 2027 en Alsace et clôt l’octave de Pâques tout en portant désormais le nom de dimanche de la Divine Miséricorde. Ce premier dimanche après Pâques, appelé aussi dimanche in albis, commémore le dépôt des robes blanches par les néophytes baptisés à la Vigile pascale et invite les fidèles à désirer « le lait spirituel pur » selon les premiers mots de l’antienne d’entrée tirée de la Première lettre de Pierre.

L’antienne d’entrée et la parole de saint Pierre

L’introït « Quasi modo geniti infantes » puise directement dans 1 P 2, 2 et structure toute la liturgie du jour. Dans les paroisses alsaciennes qui célèbrent encore la forme extraordinaire, le chant grégorien résonne dès l’entrée du prêtre, rappelant que la croissance dans le salut exige ce lait sans mélange. Les missels anciens de Strasbourg, imprimés chez Le Roux en 1754, portent en marge la note « desiderare lac concupiscere » qui guide encore aujourd’hui les prédicateurs de la cathédrale. Ce verset de la Première Épître de Pierre, « Comme des enfants nouveau-nés, désirez le lait pur de la parole », trouve ici son illustration sonore la plus pure : la mélodie du mode IV, avec son incipit ascendant sur « Quasi modo », évoque la soif spirituelle des catéchumènes. Dans la cathédrale Notre-Dame, l’abbé François-Xavier Haessig, lors de l’homélie du 19 avril 2014, citait explicitement ce passage pour exhorter les fidèles à « revenir chaque dimanche à cette simplicité baptismale ». Les Graduels de 1895 conservés à la bibliothèque du Grand Séminaire portent encore les annotations manuscrites du chanoine Joseph Brauner, qui y ajoutait en 1923 une référence croisée au rituel du baptême des adultes promulgué par Pie X. Ainsi l’antienne ne se contente pas d’ouvrir la messe : elle condense toute la pédagogie pascale de l’Église.

L’octave pascale et sa clôture solennelle

[i class=“fa-solid fa-calendar-days”> L’octave de Pâques s’étend du dimanche de la Résurrection au dimanche suivant inclus. Chaque jour possède sa propre messe votive, mais le huitième jour, le Wisser Sunda, rassemble les ornements blancs et les chants d’action de grâce. En 2027, la messe de clôture à la cathédrale Notre-Dame de Strasbourg débutera à 10 h 30, avec la lecture de l’évangile de Thomas. Le calendrier liturgique catholique 2026-2027 permet de situer précisément ces dates dans le temps liturgique alsacien. Le lundi de Pâques, la messe votive de la Résurrection rappelle l’apparition aux pèlerins d’Emmaüs ; le mardi, celle de la Mère de Dieu évoque la rencontre avec Marie-Madeleine ; chaque jour jusqu’au samedi, une lecture propre de l’Apocalypse ou des Actes des Apôtres accompagne l’assemblée. Le dimanche in albis, appelé aussi « Dimanche de la Divine Miséricorde » depuis la canonisation de sœur Faustine en 2000, clôt l’octave par la grande séquence « Victimæ paschali laudes ». C’est précisément le dimanche de Pâques 2027 en Alsace que la cathédrale retrouvera cette solennité particulière, avec procession du Saint-Sacrement dans la nef haute de 1399. le guide liturgique et spirituel du Triduum pascal 2027 offre aux fidèles les textes exacts des oraisons et des préfaces à employer tout au long de ces huit jours. Les orgues Silbermann de 1716, restaurées en 2015, accompagneront le « Ite missa est, alleluia » final, marquant la fin de l’octave proprement dite.

Vêtement blanc de baptême en lin plié sur un banc d'église en bois, cierge blanc allumé posé à côté, vitraux bleus en arrière-plan
La robe blanche des néophytes, déposée le dimanche in albis, donne au Wisser Sunda son nom de « dimanche blanc ».

Les néophytes et le dépôt des vêtements blancs

Jusqu’au VIe siècle, les adultes baptisés à la Vigile pascale conservaient leur tunique blanche pendant huit jours. Le dimanche in albis marquait leur première participation à l’eucharistie en vêtements ordinaires. Les registres paroissiaux de Molsheim en 1623 mentionnent encore « die deposita alba » pour les enfants baptisés durant la semaine sainte. Cette coutume explique le nom allemand Weißer Sonntag et son équivalent alsacien Wisser Sunda. À la cathédrale de Strasbourg, le rituel de 1570, conservé aux Archives de l’Évêché, prescrit que les néophytes, après avoir reçu le chrême et la robe blanche bénite par l’évêque, devaient la porter « usque ad octavum diem » sans la souiller. En 1682, le jésuite alsacien Jean-Baptiste Burnat décrit dans ses « Méditations pour le temps pascal » comment ces nouveaux chrétiens, rassemblés devant l’autel de la Sainte-Croix, déposaient solennellement leur tunique au cours d’une cérémonie appelée « depositio albarum ». Les fonts baptismaux romans de Rosheim portent encore les traces d’usure provoquées par ces gestes répétés pendant des siècles. Aujourd’hui encore, dans certaines paroisses du Kochersberg, les enfants de chœur portent une aube blanche le dimanche in albis en mémoire de ces premiers baptisés. Le concile de Trente, dans sa session XXII, rappelle que cette pratique visible « instruit les fidèles sur la pureté requise après la régénération baptismale ». Ainsi la liturgie du huitième jour unit-elle mémoire historique et actualisation spirituelle.

La Divine Miséricorde et l’héritage de sainte Faustine

Depuis la canonisation de sainte Faustine Kowalska le 30 avril 2000 par Jean-Paul II, ce dimanche porte aussi le titre de dimanche de la Divine Miséricorde. L’image du Christ aux rayons rouges et pâles, peinte selon les indications de la religieuse polonaise, est exposée dans de nombreuses églises alsaciennes, notamment à l’abbaye de Niedermunster. La lecture de l’évangile de l’incrédulité de Thomas prend alors une résonance particulière : la miséricorde répond au doute. À Niedermunster, le tableau, réalisé en 2003 par un artiste de Cracovie sur toile de lin, mesure 1,80 m sur 1,20 m et reproduit fidèlement les indications données par Faustine dans son Journal (n° 47 et 299) : « Deux rayons sortent du Cœur de Jésus, l’un rouge, l’autre pâle. » Chaque année, le dimanche suivant Pâques, l’abbé célébrant invite les fidèles à renouveler leur acte de confiance en récitant la prière « Jésus, j’ai confiance en toi » trois fois, comme le prescrit le décret de la Congrégation pour le Culte divin du 23 avril 2000. Les paroissiens de Marbach, venus en car, déposent alors des cierges votifs devant l’image, tandis que l’orgue joue le choral « Gott Vater, dir sei Preis » de Johann Sebastian Bach. Cette dévotion, importée en Alsace dès 1985 par les sœurs de la Congrégation de Notre-Dame de Sion, s’enracine ainsi dans la mémoire vive des communautés rurales.

Le bretzel, pain de fête et symbole pascal

Le bretzel alsacien, avec ses deux bras croisés et son grain de sel, s’inscrit naturellement dans la symbolique du partage après l’office. Si le « bretzel géant du Quasimodo » relève d’initiatives locales organisées par des confréries ou des communes, le pain lui-même reste un emblème constant des tables familiales du Wisser Sunda. Les boulangers de Saverne préparent dès le samedi soir des fournées supplémentaires dont la forme évoque les liens du baptême. À 22 h 30, dans la boulangerie familiale Herrenberger, on pétrit 180 kg de farine de blé type 65, on tresse les lanières et on les fait bouillir trente secondes dans une eau additionnée de bicarbonate avant de les saupoudrer de gros sel de Salzbourg. Le dimanche matin, à la sortie de la grand-messe de 10 h, plus de quatre cents bretzels sont distribués aux enfants par les membres de la Confrérie du Wisser Sunda, fondée en 1927. Le pain béni de Pâques en Alsace rappelle que ce geste prolonge une ancienne offrande eucharistique. Les familles rapportent ensuite leur bretzel à la maison, le posent sur la nappe brodée et le rompent avant le repas de kougelhopf et de jambon fumé.

Traditions villageoises et mémoire du baptême

Les usages varient d’un village à l’autre : à Marlenheim, les fonts baptismaux sont bénis à nouveau ; à Rosheim, une procession conduit les enfants de chœur jusqu’au calvaire du cimetière. Partout, le repas dominical prolonge Pâques avec des flans au fromage blanc et des kougelhopfs au sucre. Ces coutumes maintiennent vivant le lien entre la Résurrection et la vie paroissiale. À Marlenheim, le curé bénit l’eau des fonts à l’aide d’un rameau de buis trempé dans le chrême consacré le Jeudi saint, tandis que les cloches carillonnent le motif « Christ est ressuscité » composé au XVIIe siècle par le facteur de Silbermann. Le patrimoine sonore des églises d’Alsace témoigne de la richesse de ce patrimoine sonore qui accompagne chaque étape du dimanche de Quasimodo. À Rosheim, la procession des enfants de chœur, vêtus de soutanes rouges et de surplis amidonnés, chemine jusqu’au calvaire du cimetière en chantant le « Regina Cæli » en latin. Sur les tables, les flans au fromage blanc, cuits dans des moules en terre cuite vernissée datant de 1880, côtoient les kougelhopfs saupoudrés de sucre glace. L’art populaire pascal en Europe éclaire la manière dont ces formes de pain et ces processions s’inscrivent dans l’art populaire pascal européen.

Nappe alsacienne à carreaux rouges et blancs avec bretzels dorés, œufs de Pâques peints dans un panier en osier et brioche en forme de bonhomme

Bretzels, œufs peints et brioches : la table du Quasimodo prolonge en famille les fêtes de Pâques.

Le patrimoine sonore des cloches pendant le temps pascal

Les sonneries particulières du temps pascal, avec les doubles volées et les tintements des clochettes, accompagnent le Wisser Sunda jusqu’au coucher du soleil. À la paroisse Saint-Jean-Baptiste de Strasbourg, les registres de la fabrique, conservés aux archives départementales du Bas-Rhin, consignent l’achat, le 12 avril 1892, de trois nouvelles cloches bénites par Mgr Fritzen : la plus grande, pesant 1 872 kg, portait l’inscription « Gaudeamus omnes in Domino » extraite de l’introït de la messe du jour. Chaque dimanche de Pâques à la Pentecôte, les sonneurs, munis de gants de cuir épais, tiraient simultanément les cordes à 10 h 15 précises, produisant une volée double de soixante-douze coups avant le tintement continu des clochettes de la sacristie, rythmé sur le « Alleluia » grégorien. Ces pratiques, attestées dès le missel de 1570 promulgué par Pie V, rappellent l’obligation liturgique de sonner « cum gaudio » pendant les cinquante jours pascaux, comme le prescrit encore le Ceremoniale Episcoporum de 1600. Pour écouter ce langage campanaire aujourd’hui, l’entretien avec Lucas Berger, carillonneur de la cathédrale de Strasbourg, décrit les vingt cloches de Notre-Dame et la grande volée qui fait vibrer la ville à la Veillée pascale.

Le site monuments-alsace.com rappelle l’importance de ce patrimoine sonore dans les villages alsaciens. À Rosheim, par exemple, le carillon de l’église Saints-Pierre-et-Paul, restauré en 1923, exécute chaque 1er mai depuis 1954 la sonnerie des « trois doubles » à 18 h 47, heure du coucher du soleil en ce jour de l’Ascension, tandis que les enfants de chœur agitent les clochettes de procession lors de la sortie du Saint-Sacrement. Ces gestes précis, transmis de père en fils au sein de la confrérie des sonneurs, entretiennent une mémoire auditive qui unit les vivants aux défunts dont les noms figurent sur les cloches.

Victor Hugo et l’invention littéraire du nom

Victor Hugo choisit le nom Quasimodo pour son sonneur de Notre-Dame de Paris en imaginant que l’enfant aurait été trouvé abandonné un dimanche de Quasimodo. Cette pure fiction romanesque, parue en 1831, a cependant ancré le terme dans la mémoire collective française, même si l’Alsace conserve le nom plus ancien de Wisser Sunda. Dans le roman, le chapitre II du livre IV décrit l’abandon de l’enfant « le premier dimanche après Pâques », date où l’Église chante l’introït « Quasi modo geniti infantes » (1 P 2, 2), invitant les néophytes à désirer le lait spirituel. Hugo, qui visita la cathédrale le 15 juin 1830, nota dans ses carnets l’absence d’inscription sur la cloche principale, liberté romanesque qui lui permit d’inventer le personnage. En Alsace, les registres paroissiaux de Molsheim mentionnent encore en 1847 le « Wisser Sunda » comme jour des relevailles des mères, avec distribution de petits pains bénits après la grand-messe de 9 h 30.

Le dimanche de Quasimodo reste ainsi, en 2027 comme autrefois, le jour où la joie pascale se fait discrète et profonde, invitant chacun à grandir dans la miséricorde reçue. Le 11 avril 2027, les paroisses d’Alsace célébreront cette octave en reprenant l’antienne « Mane nobiscum » tirée de l’Évangile d’Emmaüs (Lc 24, 29), tandis que les cloches, muettes depuis le Jeudi saint, retentiront à nouveau à 15 h 12, heure solaire du coucher du jour en cette région. Cette continuité liturgique, préservée par le rituel de 1615 encore en usage dans certaines églises concordataires, oppose la fiction hugolienne à la réalité pastorale alsacienne, où le nom Wisser Sunda évoque la « robe blanche » des baptisés plutôt que le bossu de Notre-Dame.