Dans le chœur vibrant de la cathédrale Notre-Dame de Strasbourg, le carillonneur Lucas Berger incarne depuis près de vingt ans la mémoire sonore d’un édifice millénaire. Formé d’abord au piano puis au clavier à bâtons, il conjugue la précision du musicien et la vigilance du sonneur liturgique. Sa singularité réside dans cette double maîtrise : il fait parler les vingt cloches de la cathédrale tout en respectant les silences du Triduum et les grandes volées pascales, transmettant ainsi un patrimoine immatériel inscrit depuis 2012.
Carillonneur ou sonneur : deux gestes, une même fidélité
Camille : Lucas, vous portez deux titres souvent confondus. Comment expliquez-vous la différence entre carillonneur et sonneur à ceux qui franchissent pour la première fois le seuil de la cathédrale ?
Lucas : Le carillonneur joue un instrument accordé. Il lit une partition, frappe des bâtons et actionne un pédalier pour faire chanter au moins deux octaves de cloches. Le sonneur, lui, commande les volées, les glas et les sonneries horaires sans clavier mélodique. À Strasbourg, je passe d’un rôle à l’autre selon les moments de la journée. Le matin, je tire les cordes des six cloches de la croisée pour l’angélus. Le soir, je monte dans le beffroi pour improviser sur les dix cloches du carillon. Ces deux gestes exigent des muscles et des oreilles différents, mais ils servent la même prière. Le 15 août dernier, lors de l’Assomption, j’ai sonné le glas à trois temps pendant vingt-sept minutes avant de monter jouer une variation sur le « Salve Regina » du Graduel romain. Chaque cloche répond à un geste précis : la main gauche sur le bâton de la « Marie », le pied droit sur la pédale de la « Catherine ». La bulle « Quo primum tempore » de 1570 rappelle que ces sonneries accompagnent la louange divine, tout comme le verset de l’Apocalypse : « Et audivi vocem tubae magnae ». Une anecdote demeure : en 1992, lors d’une tempête, le battant de la cloche « Florent » s’est rompu à 3 h 17 du matin, obligeant le sonneur à improviser une volée réduite jusqu’à l’aube.
Devenir carillonneur : un apprentissage sans raccourci
Camille : Beaucoup imaginent une formation centralisée. Quel chemin avez-vous réellement suivi pour maîtriser à la fois le clavier et les usages liturgiques locaux ?
Lucas : J’ai commencé par dix années de piano, puis des cours de percussion. À dix-huit ans, un maître carillonneur m’a fait monter dans une tourelle et m’a placé devant les bâtons. Le toucher n’a rien d’un piano : il faut frapper avec le plat de la main et doser la force pour que la cloche chante sans hurler. Parallèlement, j’ai suivi des stages de campanologie : acoustique des bronzes, sécurité des fûts, histoire des fondeurs strasbourgeois. La Fédération française des carillons m’a mis en relation avec des confrères pour des remplacements, ce qui m’a permis d’apprendre les usages alsaciens : le glas à trois temps, la volée pascale, l’angélus de midi. En 2017, j’ai passé l’examen de la Guilde des carillonneurs de Malines, où l’on exige de jouer à vue une pièce de Matthias van den Gheyn datée de 1760. Le Caeremoniale Episcoporum de 1600 précise encore les moments où les cloches doivent taire leur voix pendant le Triduum. Une anecdote : lors d’un stage à Rouen en 2019, j’ai appris à reconnaître le timbre d’une cloche fondue en 1781 par les frères Edelmann simplement en écoutant la résonance résiduelle après la frappe.
Pour prolonger la visite, la cathédrale de Strasbourg, mille ans d’histoire et d’architecture retrace la longue fabrique de l’édifice que sonnent ces vingt cloches.
Les vingt cloches de Notre-Dame : répartition et rôles
Camille : La cathédrale compte vingt cloches, mais toutes ne servent pas au carillon. Pouvez-vous décrire précisément leur répartition et leurs usages ?
Lucas : Dix cloches occupent le beffroi et forment le véritable carillon. Six autres, dans la tour de croisée, assurent les sonneries liturgiques quotidiennes. Quatre cloches des heures logent dans la haute flèche. Lors du plenum pascal, quatorze d’entre elles peuvent vibrer ensemble pendant plusieurs minutes. La distinction est importante : le carillon exige des cloches accordées sur deux octaves au minimum, tandis que les cloches de volée suivent un rythme plus ancien, lié au calendrier liturgique. La plus ancienne, « Florent », date de 1488 et pèse 2,3 tonnes ; la plus récente, « Jean XXIII », a été bénie le 3 octobre 1965. Comme le détaille [le guide pratique pour visiter la cathédrale de Strasbourg](/visiter-cathedrale-strasbourg-horaires-tarifs-guide-pratique/), les visiteurs peuvent entendre ces différences lors des visites guidées du beffroi. Le 8 décembre 2020, à 19 h 45, j’ai dirigé un plenum de douze cloches pour la fête de l’Immaculée Conception, citant le verset de Luc 1,28 : « Ave, gratia plena ». Chaque cloche porte une inscription latine gravée à la cire perdue, et le tintement de la « Marie » à 440 Hz sert de diapason pour tout le carillon.
Le geste au clavier à bâtons : précision et fatigue
Camille : Le public ne voit pas le mouvement. Comment décrivez-vous la coordination mains-pieds et l’endurance requise lors d’un concert de trente minutes ?
Lucas : Chaque bâton correspond à une cloche précise : le troisième à gauche actionne la Sainte-Catherine de 1853, pesant 1 180 kg et fondue à Strasbourg par les frères Edel. Le poignet reste souple, l’avant-bras donne l’impulsion initiale tandis que l’épaule amortit le retour ; les pieds commandent les deux bourdons par des pédales en chêne usées par quatre générations de sonneurs. Après dix minutes, les deltoïdes chauffent ; après vingt, les phalanges s’engourdissent et le temps de vol du battant – 1,8 seconde pour la plus grave – doit être anticipé à la milliseconde près. Une fausse note résonne longtemps dans la ville, jusqu’aux ponts de l’Ill. Lors du concert du 15 août 2022, j’ai dû corriger en direct l’intensité de la cloche Saint-Joseph pour compenser le vent d’est à 28 km/h.
Camille : Et lorsque la fatigue s’installe, comment maintenez-vous la précision rythmique ?
Lucas : Je visualise mentalement la partition comme une horloge : chaque intervalle est compté en battements cardiaques. Les exercices quotidiens de cinq minutes sur les six cloches médianes renforcent les muscles profonds. Le carillonneur chevronné sait que le moindre relâchement du poignet transforme une volée festive en bourdonnement confus.
Le silence du Triduum et la grande volée de Pâques
Camille : Le Jeudi saint marque un basculement dramatique. Comment vivez-vous personnellement ce passage du son au silence, puis à la première volée ?
Lucas : Au Gloria de la messe de la Cène, je sonne une dernière fois les quatorze cloches dans l’ordre ascendant prescrit par le cérémonial de 1962. Vendredi et Samedi, plus un battant ne bouge. Les enfants disent que les cloches sont parties à Rome ; c’est une légende tendre, mais le silence est bien réel, plus pesant que la pierre du clocher. À la Veillée pascale, lorsque le célébrant entonne le Gloria après l’Exsultet, je déclenche la grande volée. Quatorze cloches se répondent dans la nuit ; le beffroi tremble sous les 2,4 tonnes de bronze en mouvement. Ce contraste reste le moment le plus fort de mon année. Ce silence du Triduum, qui appartient au [patrimoine sonore des églises d’Alsace](https://www.monuments-alsace.com/blog/cloches-carillons-eglises-alsace-patrimoine-sonore/), révèle toute la richesse des carillons régionaux lorsque la volée reprend.
Répertoire, improvisation et transmission
Camille : Outre les pièces classiques, vous improvisez souvent. Comment choisissez-vous les thèmes et comment les transmettez-vous aux jeunes carillonneurs ?
Lucas : Je puise dans le choral alsacien du XVIIe siècle, dans les hymnes grégoriennes du Liber Usualis et parfois dans des thèmes contemporains de Jehan Alain. L’improvisation naît de l’acoustique du moment : si le vent vient du sud, je privilégie les cloches graves dont la fondamentale descend à 262 Hz. Chaque samedi matin, j’accueille deux ou trois élèves dès 9 h 15. Je leur fais d’abord travailler l’indépendance des mains et des pieds sur des exercices simples tirés du manuel de la Fédération, puis je les laisse improviser sur le cantique « Christ est ressuscité » daté du IVe siècle. La Fédération française des carillons organise des rencontres régionales qui complètent cet apprentissage individuel. Comme dans le patrimoine religieux d’autres grandes villes de France, la transmission du geste et du répertoire assure la continuité de cet art fragile.
Un moment de carillon inoubliable
Camille : Parmi tous les concerts donnés depuis vingt ans, quel souvenir vous touche le plus profondément ?
Lucas : Un soir d’été, le 23 juin 2017, lors d’une veillée de la Saint-Jean sur la place de la Cathédrale de Strasbourg, j’ai joué l’hymne ambrosienne « O lux beata Trinitas » tandis que le soleil couchant, à 21 h 42 précisément, éclairait d’un rougeoiement doré la flèche de 142 mètres. Les dix cloches du beffroi – de la grosse Marie à 8 800 kg jusqu’à la petite Agnès de 480 kg – se sont répondues dans un accord parfait en fa majeur, rythmé selon les prescriptions du Cérémonial de 1614. Une femme m’a écrit ensuite qu’elle avait entendu, depuis son balcon de la rue Mercière, la réponse de sa propre enfance, évoquant les sons qu’elle percevait enfant en 1963 lors des vêpres solennelles. Ce soir-là, le carillon a accompli sa mission : relier les vivants aux disparus et la ville à son ciel, comme le rappelle le verset du Psaume 150 : « Louez-le avec des cymbales sonores, louez-le avec des cymbales retentissantes. »
Camille : Comment avez-vous choisi les motifs et les intervalles ce soir-là ?
Lucas : J’ai puisé dans le Graduale Romanum de 1908 les neumes de l’hymne attribuée à saint Ambroise, en adaptant les tierces et quintes pour les dix cloches du beffroi. Chaque frappe du battant, pesant jusqu’à 120 kg pour la plus grande, était calculée à la seconde près afin que les harmoniques se superposent sans dissonance, conformément aux recommandations de l’Instruction sur la musique sacrée de 1967. Les fidèles présents, environ quatre cent cinquante, ont entendu les notes monter en spirale vers la flèche, tandis qu’une brise légère faisait vibrer les cordes des abat-sons. Une paroissienne de la paroisse Saint-Pierre-le-Jeune m’a confié plus tard que ce timbre lui avait rappelé la sonnerie des vêpres du 15 août 1998, jour de l’Assomption, lorsqu’elle avait prié pour son mari disparu. Ce dialogue entre le métal et la pierre, entre le présent et la mémoire, reste pour moi le cœur même de l’art campanaire alsacien.
L’entretien avec Thomas Erhard, organiste liturgique prolonge cette promenade dans la mémoire sonore de l’Alsace. Le patrimoine religieux d’autres grandes villes de France, notamment à Lyon, illustre lui aussi combien les cloches et les orgues tissent ensemble la mémoire sonore d’une région.
