Au commencement, il y a une bizarrerie juridique. Quand, le 26 mars 1902, l’empereur Guillaume II signe le décret de fondation d’une nouvelle Faculté de théologie catholique au sein de la Reichsuniversität de Strasbourg, il ne fait que combler une asymétrie : depuis 1872, l’université allemande de la cité abrite déjà une Faculté de théologie protestante, héritière directe du vénérable Gymnase fondé en 1538 par le pédagogue luthérien Jean Sturm. L’Alsace catholique, elle, n’avait pas encore son équivalent. Trois décennies de négociations avec l’évêché de Strasbourg et avec le Saint-Siège ont été nécessaires pour aboutir à cette parité. La bulle apostolique du 7 juillet 1902, signée par Léon XIII, confirme l’érection canonique de l’institution nouvelle.

Cent vingt-quatre ans plus tard, cette faculté est toujours là. Et elle demeure une singularité européenne. Seule faculté de théologie catholique d’État en France, dotée du droit de délivrer des diplômes nationaux français en même temps que des grades canoniques romains, elle a traversé deux guerres mondiales, le retour de l’Alsace à la France en 1918, les bouleversements de Vatican II, l’effondrement des effectifs ecclésiastiques des années 1970, sans jamais perdre son statut. Ce magazine, qui assume publier sur le patrimoine catholique alsacien, n’a aucun lien institutionnel avec elle : sa rédaction est laïque et indépendante. Mais aucun récit sérieux de l’histoire intellectuelle catholique alsacienne ne peut faire l’économie d’une visite de ses portes.

La naissance impériale (1902)

Pour approfondir, voir notre guide pilier sur histoire de l’Église en Alsace.

L’histoire commence dans le contexte particulier de l’Alsace-Lorraine annexée à l’Empire allemand depuis 1871. Berlin a fondé en 1872 une Reichsuniversität à Strasbourg, dont l’ambition est claire : faire de l’ancienne université française un instrument de germanisation intellectuelle et de prestige scientifique. La Faculté de théologie protestante, créée dès cette année-là, prend pour socle l’antique Gymnase Sturm devenu en 1621 Academia et en 1631 Universitas Argentoratensis sous le règne du roi de Suède Gustave Adolphe. Mais l’Alsace est, pour les deux tiers de sa population, catholique. Une faculté correspondante manque.

Une genèse longue : 1872-1902

Les négociations sont étirées sur trois décennies. L’évêque de Strasbourg, Mgr Adolphe Fritzen (1903-1919), poursuit le travail engagé par son prédécesseur Mgr Adolphe-François Marie Fritsche (1891-1903). Côté civil, le Statthalter d’Alsace-Lorraine et la chancellerie impériale veulent éviter à la fois un affaiblissement de la position catholique dans la jeune université et tout contournement de la souveraineté impériale. Côté romain, Léon XIII se montre intéressé par cette possibilité d’une faculté catholique en territoire de droit allemand, dont les grades pourraient nourrir les diocèses germanophones et alsaciens. L’équilibre est trouvé en 1902 : décret civil impérial du 26 mars qui érige la faculté comme composante de l’université, et bulle apostolique du 7 juillet qui en confirme l’érection canonique. Les deux actes sont distincts mais conjoints. C’est cette double naissance qui fera la solidité institutionnelle ultérieure.

Les premières années sous l’aigle impériale

Les premières chaires sont confiées à des théologiens venus pour partie d’Allemagne (Albert Ehrhard pour la patristique, Joseph Wilpert pour l’archéologie chrétienne) et pour partie de l’Alsace catholique elle-même. La langue d’enseignement est l’allemand, conformément au régime universitaire de l’Empire. Les premiers étudiants sont recrutés parmi les séminaristes des diocèses de Strasbourg et de Metz, mais aussi de Bavière, du Bade et de Rhénanie. Une bibliothèque spécifique est constituée par recouvrement d’ouvrages venus des séminaires et des paroisses, embryon de la future Bibliothèque universitaire de théologie qui constitue aujourd’hui l’un des fonds catholiques savants les plus riches de France. En 1914, à la veille de la Grande Guerre, la jeune faculté compte une vingtaine d’enseignants et environ cent cinquante étudiants. Elle a déjà produit ses premières thèses, ses premières publications et noué les premiers liens internationaux qui la suivront tout au long du siècle.

Façade du palais universitaire de Strasbourg

Le retour à la France et la décision capitale de 1918-1924

Pour prolonger cette lecture hors de nos colonnes, signalons la Librairie d’art et livre religieux (www.librairie-art-et-livre-religieux.fr), où l’on trouve des ressources complémentaires sur ce sujet.

L’armistice du 11 novembre 1918 et le retour de l’Alsace-Lorraine à la République française posent immédiatement la question du devenir des institutions héritées de l’administration allemande. La loi française du 9 décembre 1905 de séparation des Églises et de l’État, qui a fermé toutes les facultés de théologie publiques du territoire national à l’exception d’une, n’a jamais été appliquée en Alsace-Lorraine pour la simple raison que ce territoire n’appartenait plus à la France au moment de son vote. Que faire désormais ? Maintenir la faculté, c’est admettre une exception au régime de séparation. La supprimer, c’est rompre brutalement avec une tradition vivante. Le choix n’est pas évident.

L’accord franco-vatican implicite

La décision est rapide et discrète. Dès 1919, les autorités françaises (le ministère de l’Instruction publique, le ministère des Affaires étrangères) entrent en contact avec le Saint-Siège pour examiner le statut des institutions cultuelles d’Alsace-Lorraine. L’option qui prévaut est celle de la continuité : le Concordat napoléonien de 1801, les articles organiques de 1802, le décret de 1902 sur la faculté catholique de théologie, tous restent en vigueur. Aucun acte législatif spécifique n’est nécessaire en 1919 ou 1920 : c’est par silence et continuité administrative que la décision est confirmée. Plus tard, la loi du 1er juin 1924 viendra clarifier le maintien du droit local cultuel en Alsace-Lorraine. À partir de cette date, la Faculté de théologie catholique de Strasbourg cesse d’être une anomalie héritée pour devenir une singularité juridique consolidée.

Du germanisme au gallicanisme savant

Le passage à la langue française est progressif et heurté. La génération d’enseignants formée sous l’Empire continue d’écrire en allemand pendant une décennie au moins. Les premières thèses en français datent du milieu des années 1920. La revue scientifique de la faculté, la Revue des Sciences Religieuses, est créée en 1921 et publie d’emblée en français, marquant une volonté programmatique de tourner la faculté vers le public académique francophone. Une tradition de publications théologiques s’enracine dont les principaux titres traverseront le siècle. L’Institut de Droit Canonique est fondé en 1920 par Victor Martin, futur cardinal, et bénéficie de la même double reconnaissance étatique et romaine. L’Institut de Pédagogie Religieuse, lui, sera créé en 1962 avec l’approbation du cardinal Pizzardo.

Les heures sombres et les renouveaux : 1940-1965

Hors de notre revue, le lecteur intéressé pourra consulter la paroisse Saint-Martin et son dialogue catholique-orthodoxe (www.paroisse-saint-martin.fr) qui aborde des sujets connexes.

La Seconde Guerre mondiale frappe durement la jeune institution. Dès septembre 1939, l’université de Strasbourg est repliée à Clermont-Ferrand, et la Faculté de théologie catholique avec elle. L’occupation allemande de 1940-1944 voit une partie des enseignants exécutés ou déportés (la rafle de la Gestapo du 25 novembre 1943 emporte plusieurs membres de la communauté universitaire). Le retour à Strasbourg en 1945 demande une reconstruction matérielle et intellectuelle. Les bâtiments sont endommagés, la bibliothèque a souffert, les effectifs sont à reconstituer.

Sous le souffle de la Nouvelle Théologie

Les années 1950 et 1960 voient la faculté entrer dans le grand mouvement de renouveau théologique catholique dit « Nouvelle Théologie » (associé aux noms d’Henri de Lubac, Jean Daniélou, Yves Congar, Hans Urs von Balthasar) qui prépare le concile Vatican II (1962-1965). La théologie strasbourgeoise se distingue par une attention particulière à la patristique grecque, à la mystique rhénane (Maître Eckhart, Jean Tauler, Henri Suso) et au dialogue avec la théologie protestante de la faculté voisine. Le concile de Vatican II marque la faculté en profondeur : plusieurs enseignants y participent comme experts (periti), et la réception française du concile se nourrit en grande partie des travaux strasbourgeois.

Le double cursus civil et canonique : ce que disait l’édito de 2012

L’édito doyen publié sur l’ancien site institutionnel de la Faculté en 2012 résumait en quelques lignes la singularité de l’offre de formation : « La Faculté prépare aux diplômes d’État prévus par le dispositif européen LMD (Licence, Master, Doctorat) en théologie et en droit canonique. En outre des diplômes d’université répondent à des souhaits de formations plus courtes ou plus spécifiques. Évidemment, la faculté propose des diplômes canoniques, reconnus par le Saint-Siège, à savoir le Baccalauréat (= Master), la Licence (= DSTC) et le Doctorat. » Cette double échelle — civile française (LMD) et canonique romaine (Baccalauréat / Licence / Doctorat canoniques) — est l’expression concrète de la double tutelle inscrite dans la fondation de 1902. Elle continue d’organiser l’offre de formation actuelle. La distinction entre la Licence canonique (DSTC, Diplôme Supérieur de Théologie Catholique) et la Licence civile française est l’un des points qui demande la plus grande attention de la part des étudiants étrangers : un même mot recouvre deux réalités académiques distinctes.

Salle de lecture de bibliothèque théologique

La fondation de l’Institut de Pédagogie Religieuse (1962)

L’année même de l’ouverture de Vatican II voit la fondation d’un troisième institut, l’Institut de Pédagogie Religieuse (IPR), avec l’approbation du cardinal Pizzardo de la Congrégation des Séminaires et Universités. L’objectif est de former les enseignants de religion catholique des écoles publiques d’Alsace-Moselle, c’est-à-dire les laïcs qui assureront l’instruction religieuse dans le cadre du droit local. Ce dispositif, sans équivalent en France métropolitaine, fait de la faculté l’opérateur principal de formation initiale et continue des cinq cents enseignants de religion catholique du primaire et du secondaire alsacien et mosellan. À ce titre, la Faculté de théologie catholique de Strasbourg dépasse son rôle d’institution savante pour devenir un acteur structurant de la vie religieuse régionale.

La sécularisation et les adaptations contemporaines

Les années 1970 et suivantes confrontent toutes les institutions catholiques françaises à la baisse drastique des vocations sacerdotales et à la sécularisation rapide des comportements. La faculté de théologie catholique n’y échappe pas. L’effectif des séminaristes inscrits chute, et l’on s’inquiète parfois de l’avenir de l’institution. C’est à cette époque que la faculté infléchit profondément son profil pédagogique : elle s’ouvre largement aux laïcs (étudiants en formation initiale comme adultes en reprise d’études), développe des cursus de masters professionnels (catéchèse, accompagnement spirituel, médiations interreligieuses), et accentue son ancrage dans la recherche académique française et européenne.

Une boussole vers le dialogue interreligieux

À partir des années 1990, la faculté investit le champ du dialogue interreligieux. Sa proximité géographique avec les institutions européennes (Conseil de l’Europe, Cour européenne des droits de l’homme, Parlement européen) en fait un partenaire naturel des organisations internationales s’intéressant aux questions religieuses. Plusieurs chaires se développent autour du judaïsme, de l’islam, de l’orthodoxie. Le dialogue avec la faculté de théologie protestante voisine se densifie : les deux facultés mutualisent certains cours, organisent des séminaires communs, participent à des publications conjointes. Cette pratique œcuménique académique, normale à Strasbourg, reste exceptionnelle dans le paysage français.

Vatican II, soixante ans après

En 2025, le soixantième anniversaire de la clôture du concile Vatican II est l’occasion d’une mobilisation particulière de la faculté. Plusieurs colloques sont organisés sur la réception du concile, ses promesses tenues, ses chantiers en cours. La théologie strasbourgeoise, fortement marquée par la sensibilité conciliaire, contribue à cette réflexion par ses publications et par les travaux de l’École doctorale de théologie et de sciences religieuses, partagée avec la faculté protestante. Le visiteur attentif percevra dans les couloirs de la faculté la même tension productive entre tradition héritée et lecture contemporaine qui anime le calendrier liturgique catholique actuel, entre fidélité aux Pères et inculturation pour le présent.

Aujourd’hui, demain

La Faculté de théologie catholique de Strasbourg en 2026 n’est ni la jeune institution impériale de 1902, ni la faculté reconstruite d’après-guerre, ni l’institution sécularisée des années 1980. Elle est tout cela ensemble, sédimenté dans ses murs néo-renaissance du Palais universitaire, dans ses fonds de bibliothèque, dans la mémoire des générations d’enseignants et d’étudiants qui s’y sont succédé. Elle est aussi un signal donné à toute la France : la coexistence entre service public de l’enseignement supérieur et formation théologique catholique n’est pas une impossibilité de principe. C’est même une réalité quotidienne, paisible, productive, observable à Strasbourg.

L’avenir n’est pourtant pas sans incertitudes. La pression financière sur les universités françaises pèse sur toutes leurs composantes, et la théologie catholique n’y échappe pas. Le débat récurrent en France sur la suppression du droit local cultuel d’Alsace-Moselle pose, à chaque résurgence, la question du statut juridique de la faculté. Les réponses institutionnelles ont été jusqu’à présent claires : le Conseil constitutionnel, par sa décision n° 2012-297 QPC du 21 février 2013, a confirmé la constitutionnalité du droit local cultuel. Les positions des évêques d’Alsace et de Moselle sont fermes pour le maintien. Mais la fragilité d’une exception centenaire est, par nature, structurelle.

Ce que la Faculté de théologie catholique de Strasbourg incarne, et que sa propre histoire raconte, c’est la possibilité d’une tradition vivante. Pas une tradition au sens muséal du terme — un héritage figé qu’on conserverait avec piété et dont on attendrait l’inévitable rétractation. Mais une tradition au sens fort, biblique presque : ce qui se transmet en se transformant, ce qui prend forme nouvelle à chaque génération sans perdre son axe. Cent vingt-quatre ans après Guillaume II et Léon XIII, la faculté continue d’enseigner. La rédaction de ce magazine, qui n’a pas voix au chapitre dans cette histoire, en salue simplement la continuité.