Le Père Jean-Marc Ostertag a la voix posée de ceux qui ont appris à ne plus courir après le temps, faute de pouvoir le rattraper. Curé d’une communauté de paroisses du Kochersberg, cette région de collines fertiles au nord-ouest de Strasbourg, il dessert aujourd’hui neuf clochers avec l’aide d’un diacre permanent et d’une vingtaine de laïcs engagés. Rencontré dans la sacristie d’une petite église de village, entre deux visites, il revient sans détour sur les mutations profondes de la vie paroissiale rurale alsacienne : la mutualisation des communautés, la question lancinante des vocations, l’organisation concrète d’un ministère éclaté sur plusieurs kilomètres, et le rôle désormais central des fidèles laïcs. Ce témoignage de terrain complète utilement celui d’un autre entretien avec un théologien alsacien, plus centré sur les questions doctrinales et institutionnelles, et éclaire, au-delà du cas alsacien, ce que vit une grande partie du catholicisme rural français.
Neuf clochers pour un seul curé : une réalité qui s’impose
Le périmètre d’une communauté de paroisses
Père Ostertag, pouvez-vous nous décrire concrètement l’étendue de votre charge pastorale ?
Aujourd’hui, je suis curé desservant de neuf communes du Kochersberg. Cela représente neuf églises, neuf conseils de fabrique avec lesquels je travaille, et une population de fidèles pratiquants qui, additionnée, ne dépasse pas ce que représentait autrefois une seule paroisse urbaine de taille moyenne. Il y a trente ans encore, certains de ces villages avaient leur propre curé résidant au presbytère, connaissant chaque famille, présent à chaque conseil municipal, à chaque fête de l’école. Ce temps est révolu. La communauté de paroisses que je dessers a été constituée par étapes successives depuis une vingtaine d’années, au fil des départs à la retraite non remplacés. Ce n’est pas un choix arbitraire de l’archevêché : c’est une adaptation, souvent douloureuse pour les habitants, à une réalité démographique du clergé qui s’impose à nous tous.
Les distances et la logistique quotidienne
Comment organisez-vous concrètement vos déplacements entre ces différentes communautés ?
Je passe une part significative de ma semaine sur les routes du Kochersberg. Les villages ne sont pas très éloignés les uns des autres - nous parlons de cinq à quinze kilomètres entre les extrêmes de mon secteur - mais additionnés, ces trajets représentent un temps considérable, du temps que je ne peux pas consacrer à l’accompagnement spirituel ou à la préparation des célébrations. Un dimanche matin classique peut m’amener à célébrer une messe à huit heures trente dans un village, puis à rejoindre un second clocher pour dix heures, parfois un troisième en début d’après-midi pour un baptême ou des funérailles. Le presbytère où je réside est devenu un poste de coordination autant qu’un lieu de vie. Sans une voiture fiable et sans les équipes locales qui préparent le terrain avant mon arrivée, cette organisation serait tout simplement impraticable.
Le lien avec le Concordat et l’organisation diocésaine
Cette mutualisation s’inscrit-elle dans un cadre institutionnel particulier propre à l’Alsace ?
Le statut concordataire qui régit l’Alsace-Moselle nous donne un cadre spécifique, notamment par le maintien des fabriques paroissiales et du financement de certains postes ecclésiastiques par les pouvoirs publics, mais il ne nous met pas à l’abri de la pénurie de prêtres. En revanche, ce cadre local a favorisé historiquement un maillage paroissial extrêmement dense - un village, une église, souvent un curé résidant - qui rend la mutualisation actuelle d’autant plus sensible sur le plan symbolique. Fermer, ou plutôt réduire drastiquement l’activité d’une église qui a été le centre de la vie communale pendant des siècles, ce n’est jamais un acte anodin pour les habitants, même les moins pratiquants. L’archevêché de Strasbourg a choisi, comme beaucoup de diocèses, la voie des communautés de paroisses plutôt que la fermeture pure et simple des lieux de culte, ce qui suppose cette organisation itinérante que je vous décris.
Les causes profondes de la désertification du clergé
Une crise des vocations qui ne date pas d’hier
Comment expliquez-vous la baisse du nombre de prêtres disponibles pour desservir vos villages ?
La crise des vocations sacerdotales en Alsace, comme dans le reste de la France, s’est installée progressivement depuis les années 1960 et 1970, avec une accélération nette depuis le tournant des années 2000. Les causes sont multiples et s’enchevêtrent : la sécularisation générale de la société, qui réduit le terreau familial et paroissial d’où émergeaient traditionnellement les vocations, mais aussi l’évolution du rapport à l’engagement définitif, au célibat, à une vie entièrement donnée. Les jeunes hommes d’aujourd’hui, même ceux qui ont une vie de foi authentique, hésitent davantage devant un engagement de cette nature. J’observe aussi que la génération de prêtres qui part actuellement à la retraite - la mienne, ou celle qui me précède immédiatement - avait été ordonnée par dizaines chaque année dans notre diocèse. Aujourd’hui, une promotion de deux ou trois ordinations est considérée comme un bon cru.
Le poids du vieillissement démographique rural
Le vieillissement de la population rurale joue-t-il un rôle dans cette évolution ?
C’est un facteur essentiel, souvent sous-estimé. Mes villages ont vu leur population active partir vers Strasbourg ou sa périphérie, tandis que les personnes âgées restent, parfois isolées, dans les fermes ou les maisons de village. Or ce sont précisément ces personnes âgées qui constituaient, jusqu’à récemment, le socle de la pratique dominicale régulière. À mesure qu’elles disparaissent, l’assemblée dominicale se réduit, parfois à une poignée de fidèles dans les plus petits villages. Le renouvellement générationnel ne se fait pas au même rythme : les jeunes familles qui s’installent dans ces communes, souvent pour des raisons immobilières plutôt que par attachement au terroir, n’ont pas nécessairement hérité de cette culture paroissiale. Certaines s’y intègrent avec beaucoup de générosité, je ne veux pas être trop pessimiste, mais le mouvement de fond reste celui d’un effritement progressif du nombre de pratiquants réguliers.
La mobilité des fidèles vers les paroisses urbaines
Constatez-vous aussi un déplacement des fidèles vers les paroisses des villes ?
Oui, et c’est un phénomène qui complique encore la donne. Certains fidèles de mes villages, en particulier les plus jeunes ou les plus mobiles, préfèrent se rendre à une messe dominicale à Strasbourg ou dans une paroisse voisine mieux desservie, plutôt que d’attendre le tour de rotation de leur propre clocher. Cette mobilité, rendue possible par la voiture individuelle, a quelque chose de paradoxal : elle témoigne d’une pratique religieuse qui persiste, mais elle affaiblit encore davantage le tissu communautaire local. Une paroisse rurale ne vit pas seulement de la messe dominicale : elle vit du lien entre voisins, de la connaissance mutuelle, de la présence aux événements de la vie du village. Quand les pratiquants se dispersent vers d’autres lieux de culte, c’est ce tissu de proximité qui s’effiloche, indépendamment même du nombre strict de baptisés.
Organiser la vie communautaire malgré la dispersion
Le calendrier de rotation des célébrations
Comment structurez-vous concrètement le calendrier liturgique entre vos neuf paroisses ?
Nous avons établi, en concertation avec les équipes locales, un calendrier de rotation qui essaie de concilier plusieurs exigences contradictoires : offrir une messe dominicale régulière à chaque communauté, respecter les grandes fêtes liturgiques dans chaque village autant que possible - je pense par exemple au temps de l’Avent, particulièrement suivi dans nos villages - et ne pas m’épuiser physiquement en multipliant les célébrations le même jour au-delà du raisonnable. Concrètement, chaque village bénéficie d’une messe dominicale environ deux dimanches sur quatre, parfois moins pour les plus petits. Les autres dimanches, une célébration de la Parole animée par des laïcs formés prend le relais, avec distribution de la communion pour ceux qui le souhaitent. Ce n’est pas une solution idéale sur le plan sacramentel, je le reconnais volontiers, mais c’est celle qui permet de maintenir un rassemblement dominical vivant dans chaque communauté.
Le rôle grandissant des équipes d’animation liturgique
Vous mentionnez des célébrations animées par des laïcs. Pouvez-vous détailler ce dispositif ?
Chaque village de ma communauté de paroisses dispose désormais d’une équipe d’animation liturgique, composée le plus souvent de trois à cinq personnes formées au fil des années par le diocèse et par moi-même. Ces équipes préparent les célébrations de la Parole, choisissent les chants avec l’organiste ou le chantre local, assurent les lectures, et accompagnent l’assemblée dans une prière structurée qui reprend l’architecture d’une messe sans en avoir la dimension eucharistique.
Les tâches réparties entre laïcs engagés dans une communauté de paroisses rurale :
- Équipes d’animation liturgique : préparation des célébrations de la Parole, choix des chants, lectures
- Conseils de fabrique : entretien matériel de l’église, gestion des ressources propres
- Catéchistes : formation diocésaine, animation des groupes de catéchisme mutualisés
- Équipes funérailles : accompagnement des familles endeuillées en lien avec le curé
- Sacristains et chorales : préparation matérielle et musicale des célébrations
C’est un travail exigeant, qui demande une vraie formation théologique et liturgique, que nous assurons par des sessions régulières au niveau du doyenné. Je veux insister sur un point : ces laïcs ne remplacent pas le prêtre, ils assurent une présence et une continuité que je ne pourrais matériellement pas garantir seul. Sans eux, plusieurs de mes villages n’auraient tout simplement plus aucune célébration dominicale les semaines où je suis ailleurs.
La catéchèse mutualisée entre plusieurs villages
Comment s’organise la catéchèse des enfants dans ce contexte de dispersion géographique ?
La catéchèse s’est elle aussi mutualisée, par nécessité. Nous ne pouvons plus organiser un groupe de catéchisme dans chaque village, faute d’effectifs suffisants et faute de catéchistes en nombre. Les enfants de plusieurs communes se retrouvent désormais dans un lieu central, souvent une salle paroissiale de taille correcte, un mercredi après-midi par quinzaine. Cela suppose une logistique de transport que les parents organisent entre eux, avec un covoiturage assez efficace, je dois le dire. Nos catéchistes, une dizaine de bénévoles pour l’ensemble de la communauté de paroisses, suivent une formation diocésaine sérieuse et se retrouvent régulièrement entre elles pour préparer les séances. C’est un exemple typique de la manière dont la ruralité nous oblige à repenser des pratiques qui semblaient autrefois évidentes à l’échelle du seul village.
Le rôle des conseils de fabrique dans la vie matérielle des paroisses
Quel rôle jouent les conseils de fabrique dans le maintien de vos églises rurales ?
Le statut concordataire nous donne la chance de disposer, dans chaque village, d’un conseil de fabrique responsable de l’entretien matériel de l’église et de la gestion de ses ressources propres. Ce sont des laïcs, souvent des personnes très attachées à leur patrimoine local, parfois peu pratiquantes au sens strict mais profondément investies dans la préservation de leur clocher. Leur travail est absolument essentiel : sans eux, la toiture qui fuit, le chauffage défaillant, l’orgue à réviser resteraient sans solution. Ils organisent aussi des manifestations - concerts, brocantes, marchés de Noël - qui financent l’entretien et créent, au passage, une occasion de rassemblement villageois qui dépasse le seul cercle des pratiquants. Je m’appuie énormément sur ces conseils de fabrique, qui incarnent une forme d’engagement laïc typiquement alsacienne, héritée de plusieurs générations de gestion locale du temporel de l’Église.
Les défis spécifiques de la ruralité alsacienne
Un vieillissement qui touche aussi les équipes bénévoles
Le vieillissement ne concerne-t-il pas également les bénévoles eux-mêmes ?
C’est l’une de mes préoccupations majeures pour les années à venir. Les personnes qui composent aujourd’hui mes équipes d’animation liturgique, mes conseils de fabrique, mes équipes de catéchèse, ont en moyenne entre soixante et quatre-vingts ans. Ce sont des femmes et des hommes formidables, d’un dévouement total, mais qui ne pourront pas assumer indéfiniment ces responsabilités. Le renouvellement générationnel de ces engagements laïcs est un enjeu au moins aussi important que celui des vocations sacerdotales. Si nous ne parvenons pas à intéresser des personnes plus jeunes, des quarantenaires ou des cinquantenaires actifs, à ces formes d’engagement paroissial, nous risquons de nous retrouver dans dix ou quinze ans avec des structures sur le papier mais sans les personnes pour les faire vivre concrètement. Ce défi du renouvellement bénévole n’est pas propre à l’Alsace : des paroisses comme celles de la communauté de Saint-Fons et Feyzin rencontrent des enjeux comparables dans d’autres régions rurales ou périurbaines de France.
Le maintien du lien communautaire au-delà du culte
Comment maintenez-vous un lien communautaire vivant quand les célébrations elles-mêmes se raréfient ?
Nous avons développé, ces dernières années, des initiatives qui débordent le strict cadre liturgique. Je pense à des repas paroissiaux organisés à l’échelle de la communauté de paroisses plutôt que village par village, ce qui permet de réunir davantage de monde et de créer des liens entre habitants de communes voisines qui ne se connaissaient pas forcément. Nous avons aussi mis en place une lettre d’information mensuelle, distribuée dans les boîtes aux lettres et relayée par une messagerie de groupe, qui tient informés les fidèles du calendrier des célébrations, mais aussi des naissances, des décès, des initiatives de solidarité locale. Certains villages organisent des veillées de prière œcuméniques avec la paroisse protestante voisine, dans un esprit de fraternité qui dépasse les clivages confessionnels historiques de notre région. Ce sont des choses modestes, mais qui tissent, patiemment, un lien communautaire qui ne repose plus uniquement sur la fréquence des messes.
L’accompagnement des familles dans les moments clés
Comment assurez-vous l’accompagnement des familles pour les baptêmes, mariages et funérailles dans ce contexte de dispersion ?
Ce sont des moments où ma présence personnelle reste, autant que possible, une priorité absolue, même si je dois parfois reporter d’autres engagements pour y parvenir. Le sens profond de ces sacrements - baptême, mariage, onction des malades - ne change pas selon la taille du village, et c’est bien ce qui justifie que je m’organise pour y être présent quel que soit le nombre de kilomètres à parcourir. Pour les funérailles en particulier, j’ai mis en place avec plusieurs équipes locales un système d’accompagnement des familles endeuillées qui prend le relais dans les premiers jours, le temps que je puisse organiser la célébration elle-même. Ces équipes, composées de personnes formées à l’écoute et à l’accompagnement du deuil, visitent les familles, les aident à préparer la célébration, choisissent avec elles les textes et les chants. Je considère que c’est l’un des services les plus précieux que rendent aujourd’hui les laïcs engagés dans nos paroisses rurales : ils permettent que l’Église reste présente aux moments les plus décisifs de l’existence, même quand le prêtre ne peut matériellement pas être partout à la fois.
Un regard d’espérance malgré les difficultés
Malgré ces défis considérables, gardez-vous un regard d’espérance sur l’avenir de vos paroisses rurales ?
Je serais malhonnête si je vous disais que je n’ai pas de moments de découragement, en particulier lorsque je vois une belle église du dix-huitième siècle presque vide un dimanche de célébration de la Parole. Mais je garde une espérance réelle, fondée sur ce que je vois concrètement dans mes villages : des laïcs qui s’engagent avec une générosité admirable, des jeunes familles qui redécouvrent parfois la foi à l’occasion d’un baptême ou d’une préparation au mariage, une solidarité de voisinage qui, en milieu rural, reste souvent plus vivace qu’en ville. L’Église que je dessers n’est plus celle d’un curé résidant dans chaque village avec sa cure et son jardin, cette époque est révolue et il faut en faire le deuil sans nostalgie stérile. Mais elle peut devenir une Église plus communautaire, plus portée par les baptisés eux-mêmes, à condition que nous sachions former et accompagner ces laïcs avec le sérieux que cette responsabilité exige. C’est, je crois, tout l’enjeu pastoral des années qui viennent pour nos campagnes alsaciennes, un enjeu que des initiatives voisines, comme celles que développe la paroisse Saint-Martin dans un contexte différent, contribuent aussi à éclairer par leur propre expérience du travail en équipe pastorale.