Marc Ostermann accompagne des groupes de pèlerins en Alsace depuis une quinzaine d’années. Formé initialement comme guide de randonnée, il s’est progressivement spécialisé dans l’accompagnement spirituel des marches vers les sanctuaires régionaux, en lien avec plusieurs paroisses du Haut-Rhin. Il connaît particulièrement bien Notre-Dame de Thierenbach, où il conduit chaque année plusieurs groupes, des familles aux groupes paroissiaux organisés.
Dans cet entretien, il revient sur ce sanctuaire marial souvent moins connu que le Mont Sainte-Odile, sur ce qui distingue un pèlerinage à Marie d’un pèlerinage à un saint, et sur les pratiques concrètes qui structurent une journée de marche et de prière en Alsace.
Notre-Dame de Thierenbach, un sanctuaire marial du Haut-Rhin
Claire : Marc, pouvez-vous présenter le sanctuaire de Notre-Dame de Thierenbach à ceux qui ne le connaissent pas ?
Marc : Notre-Dame de Thierenbach se trouve sur le ban de la commune de Jungholtz, au pied des Vosges, à quelques kilomètres de Guebwiller. C'est un sanctuaire marial dont l'histoire de dévotion locale remonte à plusieurs siècles. On y vient prier Marie, avec une tradition de piété populaire qui s'est maintenue à travers les époques, y compris les périodes difficiles de l'histoire alsacienne.Ce qui frappe quand on arrive à Thierenbach, c’est d’abord le cadre : un vallon boisé, assez à l’écart des grands axes, qui invite naturellement au recueillement. Le sanctuaire n’a pas la notoriété du Mont Sainte-Odile, qui reste le lieu de pèlerinage le plus connu d’Alsace, mais il occupe une place importante dans la géographie spirituelle du Haut-Rhin. Pour beaucoup de familles de la région, c’est un lieu où l’on revient, génération après génération, à l’occasion d’un baptême, d’une action de grâce ou simplement d’une envie de silence.
Je resterai prudent sur les chiffres et les dates précises, que je ne maîtrise pas dans le détail, mais ce qui est certain, c’est que ce sanctuaire s’inscrit dans une histoire de dévotion mariale continue, portée par les habitants du secteur et entretenue par la paroisse locale.
Marie et les saints : deux formes de pèlerinage
Claire : Quelle différence faites-vous, spirituellement, entre un pèlerinage marial comme celui-ci et un pèlerinage à un saint, comme celui que beaucoup connaissent au Mont Sainte-Odile ?
Marc : C'est une question que l'on me pose souvent en marchant, et elle mérite qu'on prenne le temps d'y répondre correctement, parce que les deux démarches ne sont pas identiques, même si elles se rejoignent dans la même foi.Un pèlerinage à un saint, comme Sainte Odile ou Saint Arbogast, honore une personne qui a vécu, sur cette terre alsacienne précisément, une existence marquée par la foi. On vient se mettre à l’école de son exemple, de son parcours concret, souvent avec un lien très fort au territoire : on marche sur les pas d’une personne qui a réellement existé ici.
Le pèlerinage marial est un peu différent dans sa tonalité. Marie n’a pas vécu en Alsace, évidemment. Ce que l’on vient chercher à Thierenbach, c’est sa proximité maternelle, son rôle d’intercession auprès du Christ. La théologie catholique reconnaît en Marie une figure unique : elle est mère du Christ, et à ce titre, la tradition lui reconnaît une place particulière dans la prière des fidèles, sans que cela ne remplace jamais la place centrale du Christ lui-même. On ne prie pas Marie comme on prie Dieu ; on lui demande d’intercéder, de porter nos intentions.
Dans la pratique, cela change la couleur du pèlerinage. Une marche vers Sainte-Odile a souvent une dimension patrimoniale et identitaire très forte, parce que c’est la patronne de l’Alsace. Une marche mariale, elle, est peut-être plus intime, plus centrée sur la relation personnelle de chacun avec Marie, sur ce qu’on vient lui confier.
Une journée de pèlerinage : ce qui se vit concrètement
Claire : À quoi ressemble concrètement une journée de pèlerinage que vous accompagnez ? Que font les participants du début à la fin ?
Marc : La structure varie selon les groupes, mais on retrouve toujours les mêmes éléments fondamentaux : la marche, le temps de prière personnelle, le temps de prière communautaire, et souvent la possibilité de la confession et de la messe une fois arrivés au sanctuaire.La marche elle-même n’est jamais un simple déplacement. C’est un temps de préparation intérieure. On avance souvent en silence sur une partie du trajet, ce qui permet à chacun de laisser reposer ses pensées, de se détacher du bruit du quotidien. Puis viennent des moments de partage, parfois un chapelet récité ensemble, parfois simplement une conversation entre marcheurs qui se découvrent au fil des kilomètres.
Une fois arrivés, le temps de prière personnelle devant la statue ou dans le sanctuaire est souvent le moment le plus attendu par les participants. Beaucoup viennent avec une intention précise : une épreuve familiale, une action de grâce, une décision à prendre. Ce moment de face-à-face silencieux, chacun à son rythme, est central dans la démarche mariale.
Quand c’est possible, nous organisons également un temps de confession, avec un prêtre disponible sur place, et la célébration de la messe clôt généralement la journée. C’est un point d’orgue qui rassemble tout ce qui a été vécu pendant la marche et la prière individuelle dans un même geste communautaire.
Pour résumer les temps forts d’une journée type :
- Départ et marche : souvent en silence sur une partie du parcours, pour favoriser le recueillement
- Temps de prière communautaire : chapelet, chants, lectures bibliques partagées
- Arrivée au sanctuaire : temps de prière personnelle devant Marie
- Confession : quand un prêtre est disponible sur place
- Célébration de la messe : moment central qui clôt la journée
- Retour : souvent plus léger, avec des échanges sur ce qui a été vécu
La dévotion mariale dans la spiritualité populaire alsacienne
Claire : Comment situez-vous la dévotion mariale dans l'ensemble de la vie spirituelle populaire alsacienne, à côté d'autres pratiques comme la [prière et la retraite](/vie-spirituelle-priere-retraite-lectio-divina-guide/) ?
Marc : Je fais attention à ne pas généraliser, parce que la pratique religieuse en Alsace, comme ailleurs, est très diverse selon les personnes, les familles, les générations. Mais on peut dire que la dévotion mariale occupe une place identifiable dans le paysage spirituel régional, à travers plusieurs sanctuaires comme Thierenbach, sans que cela n'efface l'importance des pèlerinages aux saints locaux.Ce qui me frappe, c’est que ces deux formes de piété populaire, mariale et hagiographique, cohabitent naturellement dans les mêmes familles. Une même personne peut très bien participer chaque année à un pèlerinage au Mont Sainte-Odile et venir régulièrement prier à Thierenbach. Ce ne sont pas des pratiques concurrentes, mais des expressions complémentaires d’une même foi.
La dévotion mariale s’inscrit aussi dans un temps plus large de la vie spirituelle, qui comprend la prière quotidienne, la lecture de la Parole, les temps de retraite. Le pèlerinage marial n’est pas un geste isolé : il prend son sens dans une vie de prière plus continue, même modeste. C’est souvent ce que je rappelle aux groupes avant de partir : la marche d’un jour n’a de valeur que si elle s’inscrit, même humblement, dans une démarche plus large.
Notre-Dame de Thierenbach et les autres sanctuaires d’Alsace
Claire : Existe-t-il d'autres lieux de dévotion mariale en Alsace, ou Thierenbach est-il isolé dans ce paysage ?
Marc : Non, l'Alsace compte plusieurs lieux liés à la dévotion mariale, chacun avec son histoire propre et son rayonnement local. Thierenbach est l'un des plus connus dans le Haut-Rhin, mais il existe d'autres sanctuaires et chapelles marials disséminés à travers la région, souvent liés à des abbayes ou à des paroisses historiques.Ce maillage de lieux mariaux, à côté des grands centres comme le Mont Sainte-Odile, dessine une géographie spirituelle assez riche, que l’on peut d’ailleurs retrouver dans notre panorama des saints et pèlerinages d’Alsace. Certains de ces lieux sont proches d’abbayes cisterciennes qui ont, historiquement, contribué à structurer la vie religieuse alsacienne, avec leur propre tradition de prière et de travail.
Voici un aperçu synthétique, sans prétention d’exhaustivité, de la distinction entre les principaux types de lieux de pèlerinage en Alsace :
| Type de lieu | Objet de la dévotion | Exemple |
|---|---|---|
| Sanctuaire marial | Marie, mère du Christ | Notre-Dame de Thierenbach |
| Lieu de pèlerinage à un saint | Un saint ou une sainte ayant vécu localement | Mont Sainte-Odile |
| Abbaye historique | Vie monastique, prière communautaire | Abbayes cisterciennes d’Alsace |
| Cathédrale diocésaine | Centre spirituel et architectural du diocèse | Cathédrale de Strasbourg |
Qui participe aux pèlerinages mariaux aujourd’hui ?
Claire : Quel type de public participe aujourd'hui à ces marches ? Est-ce plutôt un public âgé, ou observez-vous un renouvellement ?
Marc : J'observe une réelle diversité, plus grande que ce que l'on imagine parfois de l'extérieur. Il y a bien sûr des groupes paroissiaux plus âgés, fidèles depuis des décennies à ce rendez-vous annuel. Mais je vois aussi des familles avec de jeunes enfants, des groupes de jeunes adultes, parfois des personnes qui ne se définissent pas comme pratiquantes régulières mais qui ressentent le besoin de marcher, de faire une pause, de se poser une question.Je me garde bien d’établir des statistiques précises, je n’en ai pas les moyens ni la légitimité, mais mon expérience de terrain me montre que le pèlerinage garde une capacité d’attraction qui dépasse le cercle des pratiquants habituels. Il y a quelque chose dans la marche, dans l’effort physique associé à une intention spirituelle, qui parle à des personnes très différentes.
Le rôle de l’accompagnateur pendant la marche
Claire : Vous parlez d'« accompagner » les groupes. Concrètement, quel est votre rôle pendant une journée de pèlerinage, au-delà de guider le chemin ?
Marc : Mon rôle a beaucoup évolué depuis mes débuts comme guide de randonnée. Au départ, j'étais surtout attentif à la logistique : le tracé, les distances, la sécurité du groupe. Avec le temps, et en travaillant avec les paroisses, j'ai appris à porter aussi une attention plus fine à la dimension spirituelle du parcours, sans jamais me substituer au rôle du prêtre ou de l'accompagnateur spirituel proprement dit.Concrètement, cela veut dire proposer des temps de silence à des moments choisis du parcours, introduire brièvement une lecture ou une prière avant de repartir, veiller à ce que le rythme de marche laisse à chacun la possibilité de vivre le trajet à sa manière, plutôt que de courir après un horaire. Certains marcheurs veulent parler, partager leurs questions ; d’autres préfèrent le silence complet. Une bonne journée d’accompagnement sait respecter les deux.
Je veille aussi à préparer le groupe avant l’arrivée au sanctuaire, pour que le moment de prière personnelle devant Marie ne soit pas vécu comme une simple étape touristique, mais comme un temps fort réellement préparé, attendu, habité. C’est peut-être là que se joue l’essentiel de mon travail : faire en sorte que la marche physique débouche sur une vraie disponibilité intérieure une fois arrivé.
Conseils pratiques pour un premier pèlerinage marial
Claire : Que conseilleriez-vous à quelqu'un qui souhaiterait faire son premier pèlerinage marial en Alsace, sans savoir par où commencer ?
Marc : Le premier conseil, c'est de ne pas trop se mettre de pression sur ce qu'il « faut » ressentir ou vivre. Beaucoup de personnes hésitent parce qu'elles pensent devoir arriver avec une foi déjà solide, des certitudes, une pratique régulière. Ce n'est absolument pas nécessaire. Le pèlerinage est justement un chemin, pas un aboutissement.Concrètement, je recommande de se renseigner sur les horaires du sanctuaire visé et sur les éventuels groupes organisés par les paroisses, qui offrent un cadre rassurant pour une première expérience, notamment pour connaître les horaires de messe et de confession. Certaines périodes de l’année, comme le Carême, se prêtent particulièrement bien à cette démarche de marche et de recueillement. Prévoir des chaussures adaptées, de l’eau, une tenue en fonction de la météo, cela va de soi. Mais l’essentiel se joue ailleurs : prendre quelques minutes avant de partir pour se demander pourquoi on fait ce chemin, ce qu’on souhaite y déposer.
Je conseille aussi de ne pas se fixer d’attentes trop précises sur ce qui doit se passer. Certaines personnes vivent une expérience marquante dès leur première visite, d’autres ont besoin de plusieurs pèlerinages avant que quelque chose se dénoue intérieurement. Les deux sont légitimes.
Quelques repères pratiques avant de partir :
- Vérifier les horaires de messe et de confession auprès de la paroisse ou du sanctuaire
- Prévoir une tenue adaptée à la météo et des chaussures de marche
- Se réserver un temps de préparation intérieure avant le départ
- Ne pas hésiter à rejoindre un groupe paroissial pour une première expérience
Questions rapides : les idées reçues
« Il faut être un catholique pratiquant pour participer à un pèlerinage marial. » Faux. Les pèlerinages sont ouverts à toute personne en recherche, quel que soit son niveau de pratique.
« La dévotion à Marie remplace la prière au Christ. » Faux. La tradition catholique situe Marie dans un rôle d’intercession, jamais à la place du Christ, qui reste au centre de la foi.
« Notre-Dame de Thierenbach est un lieu aussi fréquenté que le Mont Sainte-Odile. » Faux, du moins pas dans les mêmes proportions. Sainte-Odile reste le site de pèlerinage le plus connu et le plus fréquenté d’Alsace ; Thierenbach a un rayonnement plus local, principalement dans le Haut-Rhin.
« Un pèlerinage marial doit forcément se faire à pied sur une longue distance. » Faux. Certains pèlerinages combinent marche et visite directe en véhicule ; l’essentiel reste le temps de prière sur place, pas la performance physique.
« On ne peut prier Marie qu’à travers une statue précise. » Faux. La statue ou l’image aide à se recueillir, mais la prière mariale n’est pas liée à un objet particulier ; elle peut se vivre n’importe où.
« Les sanctuaires mariaux alsaciens sont une exception isolée dans l’Église catholique. » Faux. Ils s’inscrivent dans une tradition mariale universelle, présente dans le monde entier sous des formes locales variées.
Trois choses à retenir
- Notre-Dame de Thierenbach, dans le Haut-Rhin, est un sanctuaire marial dont la dévotion locale remonte à plusieurs siècles, moins connu que le Mont Sainte-Odile mais bien vivant dans le Haut-Rhin.
- Pèlerinage marial et pèlerinage à un saint répondent à deux logiques spirituelles complémentaires : l’intercession maternelle de Marie d’un côté, l’exemple concret d’une vie de foi vécue en Alsace de l’autre.
- La journée de pèlerinage s’organise autour de la marche, de la prière personnelle et communautaire, et souvent de la confession et de la messe, dans un cadre ouvert à toute personne en recherche spirituelle.
Pour prolonger cette réflexion sur la géographie spirituelle alsacienne, on peut également consulter les ressources de Saint-Augustin (saintaugustin-19.fr) ou de la paroisse Saint-Martin (www.paroisse-saint-martin.fr), qui proposent d’autres regards sur la vie paroissiale et la piété populaire dans le monde catholique francophone.